Omerta chez des élus après une affaire d’agression sexuelle chez les pompiers des Alpes-de-Haute-Provence

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Cet article est publié en partenariat avec Alex Robin (Radio Zinzine)

Chez les pompiers des Alpes-de-Haute-Provence, le malaise règne depuis qu’un officier supérieur a été mis en cause en janvier 2026 dans une affaire d’agression sexuelle. Plusieurs signalements écrits ont été faits à la préfecture, au Département et aux 22 membres du Conseil d’administration des pompiers départementaux. Depuis, les élus se renvoient la patate chaude, et toujours pas la moindre trace d’une enquête administrative.

« Cette lettre n’aurait jamais dû sortir, et je vous conseille d’être extrêmement prudents avec ce que vous en ferez ». Le 26 février dernier, l’ambiance est glaciale à Digne-les-Bains (Alpes-de-Haute-Provence), lors du Conseil d’administration du Service départemental d’incendie et de secours (SDIS). Car cette phrase c’est Isabelle Tomatis, préfète des Alpes-de-Haute-Provence, qui l’aurait prononcée.

Pour en comprendre le sens, il faut remonter au 8 janvier 2026, toujours à Digne-les-Bains. C’est la galette des rois pour 9 pompiers du département. Les discussions vont bon train, avant que les échanges ne prennent une tournure inattendue. L’une des personnes présente, une sapeur-pompier volontaire, s’effondre devant les autres.

Elle leur raconte alors qu’elle a été convoquée un soir dans le bureau d’un officier supérieur, qui aurait tenté de l’embrasser de force, avant qu’elle ne parvienne à le repousser. Et évoque l’existence d’autres victimes. Parmi les huit témoins rassemblés dans la pièce ce jour-là se trouve Frédéric Petitjean, médecin-chef des pompiers départementaux, et son adjoint Pierre Patin, médecin généraliste. « Elle était quasiment au bord des larmes », se souvient ce dernier. En tant que médecin généraliste, il a déjà dû recueillir les témoignages de femmes victimes de violences sexuelles par le passé, et celui-ci lui semble « tout à fait plausible et entendable ».

« Perturbés » par cette confession, les huit personnes présentes conseillent alors à la victime présumée de porter plainte, « pour que cette histoire ne reste pas un traumatisme chez elle », poursuit le médecin. Mais cette dernière ne souhaite pas le faire. « Elle avait peur de remontrances, de sanctions de la part de l’établissement », précise Pierre Patin. Une peur compréhensible quand on connaît les conditions dans lesquelles exercent la plupart des pompiers volontaires. Les intérimaires et les personnes exerçant des emplois précaires sont sur-représentées dans les effectifs : pour nombre d’entre elles, les gardes de pompiers volontaires, qui sont rémunérées entre 8 et 13 euros de l’heure, sont un revenu essentiel.

Une enquête judiciaire ouverte, puis classée sans suite

La victime présumée ne souhaitant pas porter plainte, l’affaire aurait pu en rester là. Mais poussés par leur conscience professionnelle, les deux médecins s’interrogent sur la marche à suivre. « Nous avons appris que le Code pénal nous faisait obligation, en tant que supérieurs hiérarchiques directs et en tant que fonctionnaires ou assimilés fonctionnaires dans l’exercice de nos fonctions, de dénoncer ces faits auprès de M. le Procureur et de l’autorité administrative », explique Pierre Patin. « À partir du moment où un tel évènement nous était rapporté, nous étions dans l’obligation d’agir », estime de son côté Frédéric Petitjean, qui rappelle aussi que la victime évoquait « plusieurs autres victimes potentielles ».

Le 20 janvier, les deux médecins adressent donc un signalement écrit au procureur de la République du tribunal de Digne-les-Bains au titre de l’article 40 du Code de procédure pénale, qui indique que « toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs. ». Dans la foulée, « nous avons aussi alerté notre employeur, en l’occurrence la présidente du Département [Eliane Barreille] », ajoute Frédéric Petitjean.

Dès le lendemain, le procureur ouvre une enquête judiciaire et dans les jours qui suivent, les huit témoins ayant assisté à la confession de la pompière-volontaire sont auditionnés par les gendarmes de Digne-les-Bains. Mais la victime refuse alors d’être entendue. Contactée par la Justice, elle serait revenue oralement sur ses déclarations, indiquant finalement n’avoir jamais été agressée. La plainte est donc classée sans suite quelques jours plus tard, faute d’éléments permettant de poursuivre l’enquête. « Mais un classement sans suite, c’est temporaire », nous précise Antoine Pesme, procureur de la République près le tribunal judiciaire de Digne-les-Bains. Le magistrat a six ans devant lui pour rouvrir l’enquête, si de nouveaux éléments sont versés au dossier – comme le témoignage de la victime présumée, ou celui d’une autre victime.

Aucune trace d’enquête administrative

Mais pour les huit témoins, l’affaire ne peut en rester là. Car même si la victime présumée ne souhaite plus être auditionnée, ils craignent l’existence d’autres victimes potentielles. Le 10 février 2026, ils rédigent donc une lettre ouverte à l’intention des membres du Conseil d’administration du Service départemental d’incendie et de secours (SDIS 04), composé de 22 élus locaux, dont 14 sont des conseillers départementaux. Dans ce courrier, dont nous avons obtenu copie, les huit lanceurs d’alerte informent l’organe de gouvernance des pompiers du signalement effectué au titre de l’article 40 du code de procédure pénale. Ils réclament l’ouverture d’une enquête administrative interne, en complément de la procédure judiciaire.

Cette dernière demande repose sur une décision-cadre de la Défenseure des droits (2025-019), qui préconise qu’en cas de signalement pour des faits de harcèlement sexuel ou moral, ou de discrimination, « l’employeur doit ouvrir une enquête interne », distincte de la procédure judiciaire. Car « même s’il n’y a pas de poursuites pénales, les faits reprochés peuvent être contraires au règlement intérieur, ou à l’éthique, ou à la morale de l’institution dans laquelle ça se passe », estime Frédéric Petitjean. De son côté, le procureur Antoine Pesme nous a confirmé que « le classement sans suite n’a aucune incidence sur l’enquête administrative ». Les deux procédures sont complètement indépendantes, et l’absence de poursuites judiciaires n’exonère pas l’employeur d’ouvrir une enquête interne pour faire la lumière sur les faits signalés.

Mais le président du SDIS 04 ne l’entend visiblement pas ainsi. Dans une réponse écrite à la lettre ouverte des huit lanceurs d’alerte (qui la lui ont envoyé quelques jours avant de l’envoyer au reste du CA), l’élu départemental Jean-Claude Castel affirme qu’il « n’envisage de donner aucune suite à [leur courrier] », qui « ne constitue en aucun cas un signalement ». Il écrit : « Des procédures précises trouvent à s’appliquer pour le signalement rapide du type de faits que vous évoquez (…) A ma connaissance, aucune de ces procédures n’a été mise en œuvre. » Et ajoute: « Je vous rappelle que vous auriez pu envisager un signalement direct auprès de mes services en ma qualité d’autorité territoriale du SDIS« . De leur côté, les lanceurs d’alerte indiquent qu’ils ont préféré informer l’ensemble du CA du SDIS, plutôt que son seul président, en raison de la proximité affichée de ce dernier avec l’officier mis en cause. Depuis, « aucun des huit témoins n’a été entendu dans le cadre d’une enquête administrative », affirme Frédéric Petitjean. « Il n’y a pas eu d’enquête administrative, la direction générale [des pompiers] n’est pas venue », confirme Christelle Brotons, présidente de la Fédération autonome des sapeurs-pompiers professionnels et des personnels administratifs et techniques spécialisés, le syndicat majoritaire au SDIS 04.

Sept mois d’omerta

Le 26 février 2026, l’affaire a pourtant été évoquée lors du Conseil d’administration du SDIS. Selon plusieurs personnes présentes à cette réunion, la préfète aurait déclaré à l’ensemble du Conseil d’administration : « Cette lettre n’aurait jamais dû sortir, et je vous conseille d’être extrêmement prudents avec ce que vous en ferez. » Sollicitée par Spotlighted, la préfecture n’a pas commenté ces propos, et ne les a donc pas non plus démenti.

Les propos tenus par les différents administrateurs lors de la réunion sont difficiles à vérifier, car 6 mois plus tard, début septembre, le compte-rendu de la séance n’avait toujours pas été mis en ligne sur le site du SDIS 04 – contrairement aux comptes-rendus des séances passées. Le président du SDIS 04, Jean-Claude Castel, affirme que ce délai est lié aux élections municipales de mars 2026, qui ont légèrement altéré la composition du Conseil d’administration (environ un tiers des membres a changé). Depuis le 26 février, les élus nouvellement installés n’auraient pas eu l’occasion de se réunir pour approuver le compte-rendu des échanges. Selon plusieurs témoins présents, interrogés par Spotlighted, le président du Conseil d’administration y aurait abordé l’affaire après la clôture officielle de la séance. Il aurait notamment lu à voix haute son courrier de réponse aux huit lanceurs d’alerte, réaffirmant publiquement son intention de « ne donner aucune suite » à leur signalement.

Début septembre, interviewé par Spotlighted, Jean-Claude Castel maintenait toujours les propos tenus dans ce courrier. « J’ai fait la réponse que je devais faire« , nous a déclaré l’élu. Mais alors que le 26 février 2026, il disait publiquement ne donner aucune suite à l’affaire, il affirme désormais que la Direction générale de la sécurité civile (DGSCGC) avait bien été saisie. Il sous-entend même que les premières conclusions rendues par la DGSCGC à cette époque, auraient motivé la fin de non-recevoir qu’il a alors adressé aux lanceurs d’alerte : « Une fois que le procureur a dit : circulez, y a rien à voir, une fois que la direction générale des sapeurs-pompiers, à Paris, a dit : circulez, y a rien à voir, et que la préfecture a dit : circulez, y a rien à voir, je ne vois pas ce que je peux faire de plus !« , s’exclame Jean-Claude Castel. Dans ce cas, pourquoi n’avoir pas mentionné la saisine de la DGSCGC dans son courrier de réponse aux lanceurs d’alerte – ce qui aurait permis de satisfaire leur principale demande : l’ouverture d’une enquête administrative ? Interrogé sur ce point par Spotlighted, le président du SDIS revient alors sur sa version initiale : « Mais [l’enquête] n’avait pas déjà eu lieu, puisqu’elle a été demandée par la préfète au Conseil d’administration du 26 (…) ! » A l’issue de ce récit pour le moins embrouillé chronologiquement, Jean-Claude Castel ne nous a finalement fourni aucune trace écrite des échanges qui se sont tenus au Conseil d’administration du 26 février.

Contactée par mail, la préfète des Alpes-de-Haute-Provence confirme avoir assisté à la réunion du 26 février. Elle affirme y avoir « informé l’ensemble des membres du conseil d’administration du SDIS 04 (…) des suites données à cette affaire, en particulier du classement sans suite de l’enquête judiciaire et de la saisine de la direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises ». Elle aurait elle-même « saisi la direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises du ministère de l’Intérieur (DGSCGC) pour requérir une enquête administrative interne », sans nous confirmer la date, ni les suites données à cette saisine, ni fournir de documents en prouvant l’existence. Contactée par Spotlighted, la DGSCGC nous confirme l’existence d’une enquête, sans préciser quand elle a démarré. La DGSCGC déclare : « L’enquête étant toujours en cours, nous ne sommes, à ce stade, pas en mesure de vous communiquer d’éléments concrets ou complémentaires« .

Sur les 22 élus qui siègent au Conseil d’administration du SDIS, 14 sont des conseillers départementaux. Mais la présidente du Département, Eliane Barreille, ne s’est jusqu’ici pas exprimée publiquement sur cette affaire. Contactée par Spotlighted, elle ne nous a pas répondu. Le sénateur des Alpes-de-Haute-Provence, Jean-Yves Roux, siège également au CA du SDIS. Actuellement en campagne pour sa réélection, il nous a indiqué qu’il « ne [pourra] pas répondre ».

La conseillère départementale Lila Desjardin, qui siège au CA du SDIS, nous a elle aussi déclaré le 11 septembre 2026 que les membres du CA auraient réclamé l’ouverture d’une enquête interne, le 26 février 2026. Lila Desjardins préside également le Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles (CIDFF 04) – un organisme départemental qui accompagne les femmes victimes de violences et leurs enfants. « Forcément, une affaire de ce genre m’interpelle« , affirme l’élue. Pourtant, Frédéric Petitjean et Pierre Patin sont formels : l’élue n’a jamais reçu les huit lanceurs d’alerte pour évoquer leur signalement.

« Tout le monde sait qu’il y a un abcès, personne ne veut le crever. »

Depuis cette réunion du 26 février 2026, dont le procès-verbal n’a toujours pas été rendu public, une chape de plomb entoure l’affaire. Ni la préfecture, ni la présidence du Département n’ont réagi publiquement. La conseillère départementale d’opposition Geneviève Primiterra, membre suppléante du Conseil d’administration du SDIS (qui n’a pas assisté à la réunion du 26 février 2026), met ce manque de réaction politique sur le compte de la « difficulté » à se saisir d’une affaire qui a par ailleurs été classée sans suite par le Parquet. « On ne sait pas trop comment pouvoir agir. Il n’y a pas de plainte de la part d’une personne qui aurait subi des harcèlements, ou d’autres faits. Et puis, on est quand même toujours dans la difficulté de se retrouver accusé de diffamation parce qu’on aurait soulevé tel ou tel point, et donné les noms d’untel ou d’untel. »

Si une enquête administrative a bien été réclamée à la DGSCGC, quelles ont été les suites de cette saisine ? Et comment expliquer qu’aucun des huit lanceurs d’alerte n’aient été entendus ? Une chose est sûre, la gestion de cette affaire pourrait miner la confiance de futures victimes de violences sexuelles envers leur employeur. « [Cet officier] met beaucoup de femmes mal à l’aise. Il n’y a qu’à regarder les messages qu’il échange avec certaines, à pas d’heure« , confie une pompière, qui souhaite rester anonyme.

Au-delà du message envoyé aux potentielles victimes d’agressions sexuelles, certains des huit témoins estiment être victimes de mesures de rétorsion. Ainsi du médecin-chef Frédéric Petitjean, dont le dernier entretien annuel de performance, réalisé en mars, est significativement moins bon que les entretiens précédents. Une mission exceptionnelle à Mayotte, pour laquelle il avait été sollicité par le préfet de l’île, a été bloquée par sa hiérarchie. Une intervention du ministère de l’Intérieur lui a finalement permis de partir. « Fred est devenu le bouc émissaire (…) », commente l’une des huit témoins, qui souhaite rester anonyme. « Notre ressenti, c’était une injustice incroyable alors que c’est un gars qui incarne les valeurs des pompiers justement, la solidarité, le respect. » Pour son adjoint, Pierre Patin, « le docteur Petitjean a été fortement maltraité. C’est vraiment le moindre des mots. »

Face à l’inaction apparente des élus du conseil d’administration du SDIS et de la préfecture des Alpes-de-Haute-Provence, l’un des lanceurs d’alerte a écrit au cabinet d’Emmanuel Macron pour l’interpeller sur la gestion de cette crise. Dans un courrier daté du 26 août 2026, que nous avons pu consulter, le chef de cabinet de la présidence de la République accuse réception de ce signalement, qui a été relayé « à Monsieur le ministre de l’intérieur ainsi qu’à Monsieur le Garde des Sceaux, ministre de la Justice ». En attendant que toute la lumière soit faite sur cette affaire, c’est l’ensemble des sapeurs-pompiers du département qui souffrent des conséquences de cette omerta. « Une fois, j’étais avec un collègue pompier [d’un autre service] », affirme l’une des huit lanceurs d’alerte. « Il me disait : mais nous, on a honte de ça. On n’a pas envie que ça parle à l’extérieur, parce que ça aurait des répercussions contre [nous]. » Pour cette témoin, « ce climat délétère ne facilite pas le recrutement de pompiers volontaires dont on a besoin, à cause de ces immatures qui ne respectent pas les règles. C’est incroyable que les élus ne réagissent pas plus », poursuit-elle, amère. «Tout le monde sait qu’il y a un abcès, mais personne ne veut le crever », résume Pierre Patin.