D’après une étude d’impact fournie par Courchevel elle-même, le report modal vers la future remontée mécanique entre Bozel et Courchevel ne compensera pas les émissions de gaz à effet de serre de cette dernière.
« L’idée c’est qu’on garde les voitures en bas et qu’on supprime tous les trajets carbonés ». C’était la vision des JO d’hiver Alpes 2030 de Laurent Wauquiez en 2023 à Brides-les-Bains (Savoie), au pied de la télécabine de l’Olympe, construite pour les JO d’hiver d’Albertville de 1992. Le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes avait en tête le projet de télécabine (aussi appelé ascenseur valléen), un peu plus loin dans la vallée, qui doit relier d’ici 2030 la commune de Bozel (Savoie) à la luxueuse station de ski de Courchevel (Savoie).
Mais Courchevel vient-elle de se tirer une balle dans le pied ? Car les calculs sont pas bons, comme dirait l’autre. Dans son avis publié le 23 juillet dernier, l’Autorité environnementale pointe du doigt, au regard de l’étude d’impact que lui a fournie Courchevel, que « le bilan des émissions de gaz à effet de serre (GES) sur 30 ans (durée de vie moyenne d’une remontée mécanique) est ainsi de 147 000 tCO2eq alors que le bilan carbone sans projet est de 143 000 tCO2eq. » et que l’étude d’impact conclue que le « gain de GES éventuel constaté par les reports modaux est donc annulé par l’équipement en tant que tel, le scénario avec ascenseur est donc plus émissif ».

Autrement dit, pour limiter les émissions de gaz à effet de serre, à horizon 30 ans et d’après les estimations du maitre d’ouvrage lui-même, il vaudrait mieux ne pas construire cet ascenseur valléen. Le projet est estimé à 75 millions d’euros hors taxes par la Société de livraison des ouvrages olympiques (Solideo) et à 110 millions d’euros (en comptant les parkings, le foncier et les aménagements de la voie publique) par la commune de Courchevel lors des réunions de concertation de février 2026. Malgré notre demande, Courchevel ne nous a pas fourni l’étude d’impact dans son intégralité.

Un constat qui s’inscrit dans un secteur géographique où « le mode de transport principal des habitants de Courchevel (60,8 %) et de Bozel (74,8 %), comme pour ceux du reste de la vallée, est la voiture individuelle » note l’Autorité environnementale. Et où il existe une rupture de charge à Moûtiers (dernière gare SNCF qui demande de poursuivre en bus jusqu’à Bozel).
Des « calculs d’apothicaire »
Des « calculs d’apothicaire » selon Sylvain Pulcini, maire de Bozel. Au téléphone, l’édile assume ce projet qui va permettre selon lui d’enlever des voitures de la route : « Moi tout ce que je calcule c’est qu’il y a 11 000 voitures/jour qui passent sur la route de St-Bon et que 38 % du trafic arrive de Bozel. Donc au delà du bilan carbone, ce que l’on recherche c’est le confort et la sécurité de nos usagers ». Courchevel, qui de son côté « assume pleinement le fait que le dossier ait été transmis dans un calendrier particulièrement contraint, lié notamment à l’accélération du calendrier des projets olympiques » précise que « sur la mobilité, l’objectif du projet est de proposer une nouvelle alternative à la voiture individuelle et améliorer la liaison entre la vallée et Courchevel. Les modélisations disponibles à ce stade évaluent le report de trafic sur la D91A à environ 1 350 à 1 750 véhicules en moins. Là encore, il s’agit de projections qui devront être appréciées au regard des conditions futures d’exploitation et de fréquentation de l’équipement. »
Par ailleurs, le maire de Bozel semble douter des ces « calculs d’apothicaire » (fournis par Courchevel elle-même) et de la définition même d’un bilan carbone : « Je ne pense pas que [ce bilan carbone] soit très très (sic) juste. 11 000 voitures/jour sur 30 ans je pense qu’on arrive à des deltas carbone qui sont beaucoup plus élevés. Alors bien sûr s’il mettent la construction de l’appareil dedans, pourquoi on met pas non plus la construction des voitures ? Parce que le bilan carbone de la construction d’une voiture thermique, ou d’une voiture électrique même, je voudrais pas en dessin le bilan carbone que ça représente ».
Pourtant Courchevel nous précise bien que « le bilan carbone […] doit prendre en compte l’ensemble de son cycle de vie, son fonctionnement, l’évolution des usages, le report modal attendu et l’évolution du parc automobile ». Et les « deltas carbone » pourraient encore se creuser compte tenu de la suite de l’analyse de l’Autorité environnementale.
Un transport de fret « anecdotique, voire inexistant »
Car ce bilan des émissions prend en compte « le transport de fret, de matériaux de construction, des déblais et remblais, des déchets de chantier, etc. dans son calcul », note l’Autorité environnementale. Mais d’après les informations qui lui ont été transmises, l’Autorité environnementale prévient que « le transport de fret via l’ascenseur valléen pourrait n’être qu’anecdotique, voire inexistant ».
Une solution potentielle pour les entreprises du BTP à laquelle plusieurs de ces dernières que l’on a contacté ne croient pas du tout. « C’est le monde des Bisounours. Ça marche que dans les films. Et encore, dans les films ils osent pas le faire. On peut pas voyager de la terre et voyager des personnes », analyse sans détour un chef d’entreprise locale du BTP, qui souhaite rester anonyme car coutumier des chantiers à Courchevel.
Éric Periard, patron de Botto TP, lui n’a pas peur de s’exprimer publiquement : « Très occasionnellement pourquoi pas. Mais en valeur absolue je vois pas ce que nous en TP on viendrait faire comme chargement dans un téléphérique. Quand on terrasse, on terrasse 30 000 – 40 000 m3. Je ne sais pas si vous imaginez le tas que ça peut faire. Si ce n’est pas aménagé pour ce type de matériaux on risque de dégrader la télécabine. Imaginez vous avez un chantier sur Courchevel. Vous arrivez à Bozel avec votre matériel chargé dans le camion. Vous le déchargez dans la télécabine. Les mecs vont quand même prendre la route avec le camion, pour aller récupérer en haut. C’est double impact carbone. La remontée mécanique et le camion. On perd juste du temps, et donc de l’argent ».
Depuis, Courchevel nous a précisé que « le fret étant ramené à un niveau moindre, il n’est pas considéré comme un levier significatif du bilan carbone de l’ascenseur valléen ».
Mais si la commune de Courchevel souhaitait mettre les déblais de futurs chantiers dans la balance du bilan carbone de son ascenseur valléen, peut-être pouvait-elle commencer par peser ceux de son propre projet. Car selon selon l’Autorité environnementale, le volume des déblais de la construction de la gare de Courchevel-village « est inconnu ». Courchevel nous précise que : « le projet prévoit une gare aérienne. Il n’est donc pas envisagé de travaux de terrassement importants liés à la création d’une gare enterrée », sans, encore une fois, préciser le volume de déblais en question.
Autre point qui pourrait alourdir le bilan carbone de l’ascenseur valléen : les périodes de fonctionnement qui pourraient varier du simple… au plus du double. L’Autorité environnementale note que cette estimation de bilan carbone « s’appuie sur un fonctionnement de la télécabine 125 jours par an et de 8h30 à 20h30 alors que d’autres pièces du dossier indiquent qu’il fonctionnera toute l’année et deux heures de plus par jour ». Courchevel nous précise par mail que « les modalités détaillées d’exploitation — périodes d’ouverture, amplitudes horaires, tarification ou organisation précise du service — seront définies ultérieurement, dans le cadre de l’exploitation de l’équipement ».
Moins d’émissions de CO₂ liées à la voiture… mais pas moins de voitures ?
Le dossier produit par Courchevel met également en avant « des difficultés de circulation entre Bozel et Courchevel lors de la saison hivernale sur la D 91A avec une moyenne journalière de 15 817 véhicules, ce qui en fait la route la plus fréquentée de toutes les stations de Tarentaise ». Mais l’Autorité environnementale note qu’« en période estivale, le trafic entre Bozel et Courchevel est fluide, l’ascenseur valléen sera donc en concurrence avec la route en l’absence de mesures de restriction de la circulation automobile d’autant plus que le coût du billet (qui serait entre 9 et 12 euros) pourrait être dissuasif ». Reste donc à savoir précisément quelles mesures Courchevel et Bozel comptent prendre pour inciter les automobilistes à laisser leurs voitures en bas.
Reste à savoir également si la réduction estimée des émissions de gaz à effet de serre du trafic routier est due effectivement à une diminution du nombre de véhicules sur la route, ou simplement à une baisse des émissions des véhicules ces trente prochaines années. Sur ce point, Courchevel ne nous a pas répondu.
Un collectif d’habitants propose des alternatives
L’association Bien vivre en vallée de Courchevel (BVEVC) est opposée à ce projet, qui aura selon elle « un impact néfaste sur le mode de vie des habitants et le patrimoine naturel des villages de St-Bon et Bozel, et qui […] est en outre d’un coût exorbitant pour la collectivité ».
Cependant, l’association se dit consciente de l’augmentation continue du flux de véhicules sur la D91A et des nuisances que cela engendre pour la population et l’environnement. Mais selon BVEVC, « le projet présenté, au vu des rares informations mises à disposition, ne diminuera que très peu les flux de véhicules de la D91A qui relie le fond de vallée à Courchevel 1850 ».
D’autant plus que selon le collectif, les 1000 places de parkings relais prévues à Bozel et St-Bon ne correspondent qu’à « moins de 10 % du flux actuel (qui augmente), dont une partie des places seront par ailleurs préemptées par les saisonniers que les grands hôtels de Courchevel prévoient de loger en fond de vallée ».
L’association essaie de porter des solutions alternatives comme mettre « en place un système de navettes électriques en grande fréquence. À noter que cela serait favorisé par le fait que Moutiers dispose depuis 2022 d’une station hydrogène dans le cadre du projet « Zero Emission Valley » (qui prévoit le déploiement de la technologie hydrogène durable en région Auvergne-Rhône-Alpes). Par ailleurs, le site du Carrey est à 10 minutes de la gare ferroviaire de Moûtiers. Quant aux livreurs, on peut imaginer un hub de transfert vers des véhicules moins nombreux et électriques pour un coût que le niveau de vie élevé de la clientèle en station devrait absorber sans problème ».
Silence radio institutionnel
À Courchevel, le maire Jean-Yves Pachod assurait le 12 août dernier dans le Dauphiné Libéré prendre « très au sérieux » l’avis de l’Autorité environnementale et avoir « fait toutes les études en amont », en concédant tout de même avoir « des compléments à apporter avec [le] bureau d’études ».
Par mail, Courchevel précise également que l’Autorité environnementale « formule des recommandations […] et ne délivre pas d’autorisation et ne se prononce pas sur l’opportunité politique d’un projet » et que « les premières analyses reposaient sur un certain nombre d’études, dont une durée d’exploitation de 30 ans, alors que celle-ci est aujourd’hui envisagée à 40 ans. Il est donc nécessaire d’actualiser les calculs et de consolider les hypothèses retenues. »
Courchevel aura bientôt l’occasion de s’expliquer publiquement dans sa réponse à l’avis de l’Autorité environnementale, avant l’ouverture prochaine de l’enquête publique sur le projet. Calendrier de l’enquête publique qui « n’est pas encore arrêté » selon la commune.
Côté olympique, difficile d’obtenir des réponses. Sollicité, le Comité international olympique (CIO) nous renvoie vers le COJOP Alpes 2030, « qui est le mieux placé pour répondre à votre demande ». Ce dernier, navire sans capitaine depuis le départ d’Edgar Grospiron, nous renvoie lui-même vers la Solidéo, qui n’a pas répondu à nos sollicitations.
Contacté, le conseil départemental de la Savoie n’a pas répondu à nos questions, ne s’estimant « pas en première ligne sur ce dossier » et nous « invite à [nous] rapprocher des communes concernées, de la Région et de l’État qui sont les acteurs de ce dossier ». Pourtant, le Département de la Savoie est bien en première ligne sur ce dossier, puisqu’il intégrera prochainement le syndicat mixte de la remontée mécanique.
Nous avons sollicité l’État et la Région, qui financent le projet à hauteur de 44,82 millions d’euros (hors taxes) d’argent public. La Région ne nous a pas répondu, et le service de la communication interministérielle de la préfecture de la Savoie nous fait savoir que « ce dossier est actuellement en cours d’instruction par les services de l’État au titre de l’urbanisme et au titre de l’environnement [et que] dans ce contexte, la préfecture n’a pas de commentaire à apporter ». On a connu l’État plus bavard sur la question, notamment en février dernier à Albertville quand le Premier ministre Sébastien Lecornu qualifiait les opposants au projet des JO d’hiver Alpes 2030 de « dépressifs », de « persifleurs » et de « mauvais coucheurs ».

