L’« écofasciste » Paul Watson, star du Grand Bivouac d’Albertville

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« Tu te rends compte, on va voir Paul Watson », lance une jeune femme à un jeune homme à côté d’elle dans la file d’attente. Il porte lui un tee-shirt « Sea Shepherd, born to defend the ocean ». Sur la place de l’Europe d’Albertville, le festival du Grand Bivouac bat son plein. Les deux trentenaires attendent de pouvoir accéder à un Dôme Théâtre quasi plein pour l’occasion : le célèbre militant écologiste canado-américain de 74 ans, défenseur des océans et de la vie marine depuis plus de 50 ans, doit y tenir une conférence.

L’autre invité sur scène est François Sarano : océanographe, plongeur professionnel, chef d’expédition et ancien conseiller scientifique du Commandant Cousteau. La séance intitulée « Sauvez Willy » est « une conversation inédite, deux des plus grands amoureux, connaisseurs et ardents défenseurs des grands cétacés », d’après le programme du festival. Cette séance est sans aucun doute le point d’orgue du festival.

Mais je reste très attentif à ce qu’il se passe dans la salle. J’étais à la Fête de l’Humanité en septembre dernier, où la présence de Paul Watson a généré des débordements et l’intervention du service d’ordre. 

« Écofasciste »

En effet, le fondateur de Sea Shepherd a été chahuté, lors d’une conférence à laquelle il participait à la Fête de l’Humanité en septembre dernier. Des militant·es anti-fascistes ont scandé des slogans comme « Paul Watson n’est pas un camarade »« Siamo tutti antifascisti » [Nous sommes tous antifascistes, NDLR] ou encore « Notre écologie est anti-raciste »

« Je plaide fièrement coupable »

Dans un billet de blog, Paul Watson revient sur cet événement et assume le qualificatif d’« écofasciste », auquel il donne sa propre définition : « Hier, je ne savais pas ce qu’était un écofasciste. Aujourd’hui, apparemment, j’en suis un. […] Mes positions […] sur le biocentrisme, l’écologie profonde et les droits de la nature, […] me dit-on, est de l’écofascisme. Et si c’est ainsi que l’écofascisme est défini, je ne m’en défendrai pas. […] Je suis monté sur cette scène sans savoir ce qu’était un écofasciste. Une heure plus tard, j’en suis descendu sous les applaudissements de mille personnes et les huées de quelques centaines d’autres avec une compréhension claire que selon leurs valeurs anthropocentriques, j’étais un environnementaliste écofasciste qui aime et respecte les animaux et la nature plus que l’humanité. Et à cette accusation, et si c’est leur définition, je plaide fièrement coupable ».

« Réduire radicalement et intelligemment la population humaine » 

Sur le plan démographique, Paul Watson déclare en 2007 qu’il faut « réduire radicalement et intelligemment la population humaine à moins de 1 milliard » d’habitants.

Pour y parvenir, le militant écologiste s’inscrit dans la doctrine politique du malthusianisme : « une doctrine élaborée par Malthus et préconisant une restriction de la procréation ; cette restriction elle-même » (Larousse).

Il argumente à Reporterre : « Aux États-Unis, il faut un permis pour posséder une arme, pour conduire une voiture, pour piloter un avion. Presque tout… sauf pour avoir des enfants. Alors, on a des pédophiles qui ont des enfants, des dealers, des alcooliques, des toxicomanes. Est-ce que tout le monde, quelle que soit sa personnalité ou sa psychologie, devrait avoir le droit d’avoir un enfant ? Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles on a tant de problèmes aujourd’hui ».

Au-delà du contrôle des naissances, sur la chaîne de télévision publique canadienne CBC en 2006, Paul Watson accusait l’immigration d’être « seule responsable de l’augmentation de la population américaine ». Il reprenait ainsi la rhétorique de David Foreman : « More Immigration = More Americans = Less Wilderness ».

À tribord, toute !

En France, c’est sa proximité avec Brigitte Bardot qui fait débat. « BB » a soutenu le parti d’Éric Zemmour puis le Rassemblement National, et a été condamnée en 2021 pour injures raciales« Pour cela, je ne présente aucune excuse. Ce que Brigitte Bardot a accompli en 1977 mit fin au massacre commercial des phoques au Canada. Parce qu’elle a parlé, parce qu’elle a utilisé sa célébrité pour faire avancer la cause, plusieurs millions de bébés phoques ont eu la vie sauve et le marché des produits en peau de phoque s’est effondré dans de nombreux pays, y compris dans toute l’Europe. Je connais très peu de gens qui ont accompli autant pour les animaux qu’elle »se justifie Paul Watson, défendant celle qui a financé en partie et à hauteur de 370 000 €, pour Sea Shepherd, un bateau nommé… le « Brigitte Bardot »

« Le charme féminin »

Côté égalité des sexes, dans Earthforce« manuel de l’éco-guerrier » écrit par Paul Watson, l’auteur assume une « stratégie du charme féminin » : « Le charme féminin est une force qui doit être mise à notre profit et qui comprend la séduction, la tentation et la manipulation des désirs sexuels ». Si ses propos datent de 1993, Paul Watson persiste et signe le mois dernier dans son entretien à Reporterre : 

« Cette stratégie — que je n’ai pas inventée — fonctionne », affirme-t-il aujourd’hui. Il cite un souvenir de 1978 : « Un ministre kényan refusait de nous recevoir… Nous avons envoyé une femme de notre équipage, très attirante, et immédiatement il a accepté le rendez-vous. Nous avons obtenu toutes les informations nécessaires ». À ses yeux, ce n’est pas « sa » stratégie, mais une évidence : les médias, notamment, accorderaient davantage de couverture à son amie Pamela Anderson qu’à un marin barbu. Et tant que les femmes « sont d’accord — parfois c’est leur idée », cette instrumentalisation ne lui paraît pas sexiste. Pour lui, l’efficacité médiatique justifie l’assignation des femmes à ce rôle, si cela permet de sauver des vies animales. Il n’a d’ailleurs pas de problème à avouer que pour lui, il y a des différences inhérentes entre les hommes et les femmes. « J’ai toujours, dit-il, préféré mes équipages féminins. Elles sont plus loyales et se plaignent moins. » [Reporterre]

À Albertville, des « dossiers qui n’intéressent pas » le Grand Bivouac, et une standing ovation

À Albertville, tout s’est bien passé, et le festival n’avait visiblement pas prévu de service d’ordre pour l’occasion. Mais une discrète présence policière dans la salle démontre que les autorités n’étaient pas certaines du déroulé normal de l’évènement.

Heureusement, ces polémiques n’ont presque pas été abordées. Une position assumée au micro par l’animateur de la conférence :

« On va pas rentrer dans ces dossiers, ça nous intéresse pas. Nous on est là pour sauver les baleines. »

L’animateur sera tout de même contraint d’évoquer la projection, dans ce même festival l’an passé, du film Chris et la baleine de Jim Wickens, dont voici le synopsis : « Dans l’île de St. Lawrence en Alaska, Agra Chris Apassingok, un adolescent timide, est le meilleur chasseur de son village, mais le réchauffement des mers a rendu difficile la chasse à la baleine, qui fournit de la nourriture à son village. Lorsqu’il partage fièrement sa première réussite sur les médias sociaux, il devient la cible d’un harcèlement en ligne qui menace gravement sa santé mentale ».

Paul Watson a participé à ce harcèlement en ligne, en postant sur sa page Facebook : « WTF, espèce de petit bâtard de meurtrier de 16 ans ! […] un gamin de 16 ans est considéré comme un putain de « héros » pour avoir ôté la vie à cet être unique, conscient de lui-même, intelligent, social et sensible, mais bon, ce n’est pas grave, car tuer des baleines fait partie de sa culture, de sa tradition. […] Je me fous complètement de cette attitude politiquement correcte qui prétend que certains groupes de personnes ont le « droit » de tuer une baleine».

Sur la scène du Grand Bivouac, Paul Watson ne s’en excuse pas : « Il n’y a aucune raison de tuer une baleine, par qui que ce soit, n’importe où, pour n’importe quelle raison et à n’importe quel moment. La baleine tuée avait 200 ans. J’ai été en Alaska où les Inuits habitent. Personne n’a besoin de la baleine pour survivre. Personne ne prend de kayak avec un harpon pour aller tuer une baleine. Ils utilisent des bateaux à moteurs et des fusils. Ce n’est pas de la chasse à la baleine traditionnelle. Aucune excuse ». Et quand l’animateur lui fait remarquer qu’il croit avoir lu quelque part que son invité n’était pas contre la pêche de subsistance, Paul Watson ne revient pas sur ses propos.

La séance s’est conclue par une standing ovation. Paul Watson et François Sarano ont été acclamés par un public conquis par des propos parfois radicaux, souvent pleins de sens, et toujours en faveur de la vie marine, des océans, de l’écologie et de la décroissance. 


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