En plein scandale après des accusations d’abus sexuels sur mineures qui visent Joël Chenal, vice-champion olympique et ex-entraîneur de l’équipe de France de ski, ni la fédération française de ski, ni le syndicat des Écoles du Ski Français, ni le ministère des Sports n’ont souhaité participer à une table ronde sur le sujet organisée à Sciences Po Grenoble jeudi dernier, arguant « discrédit médiatique » et raisons d’agenda.
« Lutte contre les violences sexistes et sexuelles : comment faire progresser les organisations du ski français ? » Voilà le titre d’une des tables ronde organisée à l’occasion d’une journée de débats ce jeudi 29 janvier 2026 à Sciences Po Grenoble, intitulée « Démocratie et montagne », co organisée par Sciences Po Grenoble et l’observatoire des pratiques de la montagne et de l’alpinisme (OPMA), en partenariat avec Spotlighted, et lors de laquelle se sont tenues tout au long de la journée des tables rondes sur des sujets comme le code du sport en montagne, les JO 2030, la transition écologique dans les stations et les violences sexistes et sexuelles dans le ski français, dont voici la description :
« La révélation publique d’abus sexuels commis durant des décennies sur des compétitrices a fait l’effet d’une bombe en montagne. La déflagration s’étend jusqu’à la mise en cause de l’ensemble de la gouvernance du ski français. Quels sont les dysfonctionnements identifiés ? Quel nouveau modèle de gouvernance et quelles mesures préventives mettre en place pour l’avenir ? »
Spotlighted était chargé de modérer cette table ronde qui intervient après les révélations d’ une série d’articles du journal Le Monde depuis plusieurs mois concernant les accusations de harcèlement sexuel sur mineures qui visent Joël Chenal. Présumé innocent, le vice-champion olympique de slalom géant aux Jeux de Turin en 2006, et ancien coach de l’équipe de France de 2013 à 2017, est « accusé d’avoir harcelé sexuellement de très jeunes filles », d’après Le Monde. La fédération française de ski (FFS) et le syndicat national des moniteurs de ski français (SNMSF) qui fédère les Écoles du Ski Français (ESF), sont quant à eux pointés du doigt pour leurs « dysfonctionnements » dans le traitement des violences sexistes et sexuelles.
À Sciences Po Grenoble, Il ne s’agissait ni de faire le procès d’un présumé innocent en direct, ni de commenter une procédure judiciaire en cours, comme il l’a été précisé en amont aux invités, mais bel et bien de débattre et de réfléchir ensemble à la manière de faire progresser les institutions sportives dans ce type d’affaire, grâce à un panel varié d’invités :
- Adrien Duvillard – ex-membre de l’équipe de France de ski, président de Piste Libre
- Claude Vermorel – Avocat
- David Loison, directeur général de la fédération française de ski (FFS)
- Jean-Marc Simon, directeur général du syndicat national des moniteurs de ski français (SNMSF)
- Catherine Chenevier, sous-directrice de l’éthique, de la protection des publics et des métiers au ministère des Sports, de la Jeunesse et de la Vie associative
- Patricia Oudit, journaliste au journal Le Monde et autrice des articles en question
L’indisponibilité d’office de la journaliste du Monde (en raison d’un déplacement professionnel) permettait d’espérer la présence de la FFS et du SNMSF. Il n’en fut rien. Le SNMSF, la FFS, puis l’État lui-même, via le ministère des Sports, se sont désistés au fil des jours précédant la conférence.
Entre « discrédit médiatique » et « obligations d’agenda », un sujet « pris au sérieux »
Le SNMSF a évoqué, via son directeur général Jean-Marc Simon, que « le point bloquant de cette participation [à la journée, NDLR] tient au sujet règlementaire dont l’approche n’est pas satisfaisante », faisant référence à une autre table ronde à laquelle le syndicat ne souhaitait pas participer. Et réaffirme au passage : « Notre non-participation à cette table ronde [celle sur les VSS dans le ski, NDLR] ne peut être vue comme une attitude d’évitement face à un problème très sérieux. Et je pense que nos échanges ont du (sic) vous convaincre de notre pleine mobilisation. […] nous nous posons les questions que notre responsabilité nous impose et nous prenons les moyens adéquats pour les traiter. »
La FFS a déclaré, via son directeur général David Loison, que « [le] débat va partir et tourner autour d’un postulat qui ne nous semble pas acceptable, fondé sur un discrédit médiatique non objectif de nos institutions et des dirigeants du ski français, et qu’il va être difficile de sortir de la polémique » et qu’elle souhaitait « disposer d’un fil directeur plus précis de cette table ronde et des questions qui vont être posées aux intervenants. » [Spotlighted a évidemment refusé cette condition, contraire à la déontologie journalistique, NDLR]. Concluant dans un autre mail : « C’est avec regret que, malgré tout l’intérêt que nous portons au sujet de votre table ronde, nous nous voyons dans l’obligation de décliner votre proposition. En effet, les obligations de notre agenda, imposées par le calendrier des sélections olympiques encadrées par de nouvelles règles contraignantes ne nous permettront malheureusement pas d’y participer. » Et ajoute : « La prévention et de la lutte contre les violences est un sujet que nous prenons très au sérieux. La FFS a d’ailleurs encore récemment renforcé ses dispositifs en la matière (voir article du Dauphiné Libéré joint pour le détail des mesures). Vous trouverez également ici la plus récente position de notre Président, publiée par le journal l’Equipe, à ce sujet. »
La direction de l’éthique, de la protection des publics et des métiers du ministère des Sports, de la Jeunesse et de la Vie associative avait initialement accepté de venir échange à cette table ronde, avant de se rétracter 6 jours avant,« contrainte, pour des raisons d’agenda, de décliner [sa] participation à [la] journée. » Et le ministère dans sa globalité n’a visiblement trouvé personne d’autre pour représenter l’État sur un sujet aussi important, pas même l’actuelle ministre des Sports, Marina Ferrari, candidate à la mairie d’Aix-les-Bains (Savoie).
« Ils n’ont pas vraiment d’arguments à opposer à ce que je raconte »
Un comportement qui n’étonne pas Patricia Oudit, journaliste indépendante et autrice des enquêtes dans le journal Le Monde. La journaliste ne pouvait pas être présente lors de la table ronde. Mais elle s’est exprimé à ce sujet lors d’une interview accordée à Spotlighted, enregistrée l’avant-veille et diffusée lors de la conférence, dans laquelle elle explique également la manière dont elle a enquêté, sa méthodologie, sa rigueur, et les difficultés qu’elle a rencontré. « Je pense qu’ils ont du mal à changer de prisme de vue. Je pense qu’ils n’ont pas vraiment d’arguments à opposer à ce que je raconte. Des fois ils étaient surpris, ils pensaient que j’exagérais. […] Ils étaient dans le déni et trouvaient presque anormal que je les interroge là dessus. Tout en prônant un espèce de discours de tolérance zéro. Le discours est très volontariste mais derrière, je n’ai pas l’impression que ça suive. Donc je pense que ces personnes ne viennent pas parce qu’ils ont peur qu’on leur oppose des arguments auxquels ils ne pourront pas répondre de manière suffisamment solide et pertinente. Jusqu’à présent, j’ai vraiment l’impression que c’était le dernier de leurs soucis. »
Au moment de la sortie des articles du Monde, Adrien Duvillard, ex-membre de l’équipe de France de ski, en parle à sa fille, qui lui dit avoir reçu des photos dénudées de la part de Joël Chenal en 2009. Il tombe « sur le cul » (sic) : « c’est arrivé chez moi ». Il décide de créer, avec d’autres sportifs, Piste Libre, une association « contre le harcèlement de toutes sortes dans le milieu du ski ». « Il y a une vraie omerta dans le ski. Parce qu’il y a un statu quo qui fait qu’au bout du compte tout le monde s’y retrouve. »

