Pour la deuxième année consécutive, l’association Feeling veut organiser la marche des fiertés dans le centre de Voiron. Une déambulation destinée à défendre très visuellement les droits humains, et notamment ceux des personnes LGBTQIA+. Après une édition 2025 marquée par les propos violemment LGBTQIAphobes d’une agente immobilière voironnaise, la mairie aujourd’hui refuse à Feeling l’occupation du Mail sud pour son village associatif. Pour des motifs bien peu solides.
Daté du 15 mai 2026, le courrier est signé par Yves Allardin, 1er adjoint au maire de Voiron, mais le dossier est indiqué comme « suivi par Anthony Peres », qui cumule les fonctions de directeur de cabinet de Julien Polat et de directeur de la communication de la Ville. L’affaire est donc examinée de près par ce proche parmi les proches du maire.
Dans cette lettre, l’adjoint aux finances répond à la demande introduite par l’association voironnaise Feeling afin d’installer un village associatif sur une partie du Mail sud, en marge de la marche des fiertés organisée le 6 juin prochain.
La sentence est sans appel : « Après examen de votre demande, la commune n’est malheureusement pas en mesure d’y donner une suite favorable. » En cause, selon l’élu : les « réserves importantes au regard des impératifs de sécurité publique et de bonne gestion du domaine public communal ». Et notamment le « caractère sensible » que revêt la marche des fiertés.
Sensible pour qui ? Ce n’est pas précisé. On ignore si Yves Allardin évoque ici la « sécurité publique » des participant·es à la marche des fiertés, ou celle des Voironnais susceptibles d’être visuellement « choqués » par celle-ci. Peut-être l’adjoint aux finances fait-il référence aux menaces proférées par une agente immobilière durant la première édition de la marche. Elle qui avait affirmé son « envie d’être un AK47 » dans une vidéo TikTok, avant de rapidement supprimer cette vidéo… non sans en avoir posté au moins une autre, du même tonneau.
À l’époque, la mairie n’avait pas réagi.
La Ville argue d’un manque d’informations dont elle est elle-même responsable
Au-delà des questions de sécurité, Yves Allardin s’appuie sur les « éléments actuellement communiqués à la Ville », où « les modalités précises d’organisation de l’événement apparaissent insuffisamment détaillées ». Il manquerait selon lui des « éléments sur le nombre de participants attendus, les conditions d’implantation des installations projetées, les modalités de circulation du public, ou encore les mesures concrètes de sécurisation humaine et matérielle prévues pour encadrer cet événement ». Dès lors, selon l’édile, « les conditions permettant à cet événement de se tenir sur l’espace public ne sont pas réunies ».
Enfin, le samedi étant jour de marché, « l’espace ne sera disponible que lorsque les lieux seront vides de commerçants et nettoyés par nos équipes ».
Dans sa réponse à ce courrier de refus, Marion Ghibaudo, membre de la collégiale de Feeling et élue minoritaire (Voiron en Commun) au conseil municipal, s’étonne de ces arguments, « dans la mesure où un village associatif des Fiertés avait déjà été organisé l’an dernier à Voiron, place de l’Europe, sans incident particulier et dans un format comparable. (…) Nous ne comprenons pas la qualification d’“événement sensible” utilisée dans votre courrier. À notre connaissance, aucun antécédent lié à nos événements associatifs ne justifie une telle caractérisation. »
Sur ce point, le refus de la mairie paraît en effet insuffisamment motivé. Or, une décision de refus d’occupation temporaire de l’espace public doit être à la fois motivée et proportionnée. Autrement dit, des raisons sérieuses doivent exister pour la justifier, et ces raisons doivent être suffisamment sérieuses pour expliquer un refus pur et simple.
Pour ce qui est du manque d’informations détaillées, Marion Ghibaudo pointe le fait que le formulaire, disponible sur le site internet de la commune, ne permet pas de fournir l’ensemble des éléments techniques et organisationnels dont, visiblement, l’exécutif municipal a besoin pour statuer sur une demande. Et effectivement, ce formulaire n’exige que le nom et le type d’événement, la date (jour et horaires de début et de fin) et le lieu, ainsi que le contact de l’association qui l’organise.
Il est difficile de refuser une demande au prétexte d’un manque supposé d’informations, lorsque ce manque découle du système mis en place par la Ville elle-même.
Quant à la présence du marché le matin du samedi, ce n’est pas un problème pour Feeling : « L’installation des stands pourrait se faire à partir de 15h si besoin afin de permettre le déroulement du marché alimentaire et le nettoyage du site par les services municipaux. »
La salle des fêtes, nouvelle façon d’invisibiliser les LGBTQIA+ ?
Dans son courrier à l’association, Yves Allardin proposait, plutôt que l’espace public du Mail sud, que le village associatif des fiertés soit organisé à la salle des fêtes, « équipement municipal dédié à l’accueil de festivités, qui est disponible le 6 juin ». Et d’ajouter : « Évidemment, cette décision concerne exclusivement la demande d’occupation du domaine public relative au “village associatif” et non la marche déclarée sur la voie publique. »
Problème : la logique de la marche des fiertés comme du village associatif qui l’accompagne repose précisément sur la visibilité accordée à ses participant·es. Marion Ghibaudo écrit ainsi :
« Nous souhaitons également attirer votre attention sur le fait que le principe même d’une marche et d’un village associatif des Fiertés repose sur une présence dans l’espace public, visible et accessible à toutes et tous. C’est pourquoi la proposition d’un repli en salle des fêtes ne répond pas pleinement au sens de cette démarche associative et citoyenne, même si nous prenons note de cette possibilité. »
Elle conclut : « Dans une volonté de dialogue et d’organisation sereine, nous restons disponibles pour un rendez-vous ou un échange rapide afin de trouver ensemble les conditions permettant la tenue du village associatif sur l’espace public du Mail. »
Feeling, RLF : ces associations dans le collimateur du maire
Cette réticence à accueillir un événement à la fois inclusif et politique comme la marche des fiertés fait écho à d’autres blocages du même type à Voiron.
En mars 2025, Feeling a ainsi été interdite de stand au marché du samedi 8 mars, pourtant Journée internationale des droits de femmes. Raison invoquée : une association sportive avait déjà réservé un emplacement. La mairie a tout simplement conseillé à Feeling de… trouver une autre date. La députée (LFI-NFP) Sandrine Nosbé avait alors dénoncé une décision qui était, à ses yeux, « le reflet d’un conservatisme rétrograde ».
Feeling n’est décidément pas dans les petits papiers de Julien Polat, réélu en mars pour un troisième mandat de maire à Voiron. Selon mes sources, Alyne Motte, pourtant adjointe aux solidarités sous la mandature précédente, aurait assisté à une réunion au Pays voironnais destinée à acter les subventions accordées par la CAPV. Dans un seul but, apparemment : bloquer toute subvention à Feeling – j’en parle dans le petit livre Voiron, laboratoire d’autocratie municipale. L’association recevra malgré tout 500 euros de la communauté d’agglo pour son festival Puissant·es.
Outre son statut d’élue minoritaire, Marion Ghibaudo pâtit peut-être de son rôle au sein de la collégiale de RLF Voiron (Réseau de lutte contre le racisme, ex-Ras l’Front). Cette même association antifasciste qui avait subi un coup de pression de Julien Polat, en janvier 2020, dans le cadre de ses 12e rencontres départementales « Luttes / Résistance ». Le maire avait indiqué à son président avoir écrit au préfet de l’Isère et avoir obtenu l’assurance « que toute parole contraire à l’esprit républicain, incitant à la haine d’une catégorie de la population quelle qu’elle soit, sera portée devant la justice pénale ». Actualité de l’époque oblige, l’un des thèmes abordés était les violences policières. RLF est par ailleurs interdit de présence à la foire de la Saint-Martin depuis 2023.

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